Les taxis
sont là, car Sétif tient à la tradition,
diront les riverains. Il s’agit de la fontaine monumentale
de Aïn Fouara dont la naissance remonte à la fin du
XVIIIe siècle. Un chef-d’œuvre de la sculpture
monumentale représentant une femme dénudée
juchée sur un rocher haut de 2 mètres, « narguant
» les passants en leur offrant une eau pure jaillissant
des interstices et des amphores. Aïn Fouara, dépassant
largement son centenaire, n’a pas d’âge. Vite
adoptée et chérie par une population vaillante dont
les valeurs se confondent avec l’humanisme, cette fontaine
humanoïde au service de l’utilité commune trouva
chez le Sétifien toute la protection et la gratitude. Devenue
symbole, Aïn Fouara incarne d’une certaine manière
l’histoire de Sétif et se confond aujourd’hui
au quotidien sétifien, bon an mal an.
L’histoire
de la naïade débute bien avant le 26 février
1898, date d’achèvement par Francis de Saint Vidal
de la « Fontaine monumentale ». Celle-ci sera expédiée
vers Sétif aux environs du mois de juillet 1898 après
son exposition à la Foire universelle de Paris. Débarquée
au port de Skikda, transportée sur une charrette, il lui
a fallu 12 jours pour arriver à Sétif. Mise en place,
alimentée en eau à partir des bains romains du jardin
Baral, situé quelque 100 mètres plus loin, le monument,
comme par enchantement, laisse couler une eau pure au grand bonheur
de la population sous le regard des conducteurs de calèches
stationnées en file à proximité.
A présent,
Aïn Fouara constitue une représentation artistique
imposante mais incontournable au regard du visiteur tout comme
d’ailleurs celui, coutumier, du Sétifien. Le «
personnage », tout de pierre, incarnant les connotations
de l’amour et de la beauté, érigé à
quelques mètres de la mosquée El Atik, a failli
subir les affres de la bêtise humaine, d’abord en
1986 puis en 1994. Son salut, elle le dut à l’assistance
de la population qui a constituée un rempart vivant pour
défendre vaillament l’œuvre d’art contre
la frénésie de certains illuminés décidés
à démolir la statue. Mais les citoyens qui couvaient
fontaine n’ont rien pu faire contre la bombe qui a failli
la détruire en 1994. L’« attentat » qui
a ciblé la statue et a manqué d’amputer la
ville de son symbole a été accueilli par une vive
consternation. La population était endeuillée, comme
touchée dans son amour propre, car l’ouvrage représentatif
de la femme est une partie d’elle. Il aura fallu l’intervention,
sur la demande du wali d’alors, de l’artiste pour
ressusciter l’œuvre. Le sculpteur réparera les
dégâts en colmatant les fissures et en reconstituant
les reliefs endommagés avec de la poudre de marbre. L’adresse
de l’artiste a garanti la « survie » de la fontaine
qui a retrouvé toute sa splendeur en conformité
avec la copie de Francis de Saint Vidal, son créateur.
Même
si à présent l’œuvre d’art paraît
encrassée par quelques endroits maculés de henné
et autres salissures, œuvre des personnes demeurées
attachées au rituel ancestral. Ces taches sont, heureusement,
presque immédiatement récurées par des mains
bienveillantes ou les services de la municipalité qui restent
infaillibles. Symbole de la ville et partie intégrante
du quotidien de Sétif, Aïn Fouara, dressée
au point stratégique de la ville, demeure un patrimoine
mais aussi une œuvre artistique qui participe à l’embellissement
urbain. Sa fonction de repère incontournable du centre
urbain est rehaussée par son esthétique décorative
et son aura au sein de la société sétifienne
qui lui attribue des pouvoirs mystiques.
Le mythe le
plus répandu, généré par la tradition,
reprend cette légende qu’on rattache à toutes
les fontaines emblématiques et qui veut que leur eau ait
un pouvoir : « Qui boira de son eau, y reviendra »,
dit-on. « Qui boira de Aïn Fouara, y reviendra un jour
», disent les Sétifiens. Et l’histoire rappelle
que tant de personnalités illustres n’ont pas résisté
à son « charme ».
Abdelhalim
Benyelles, La Tribune